Jacques Pr�vert - Le bonhomme de neige
Publié le : 24/12/2024
Dans la nuit de l�hiver
Galope un grand homme blanc.
C�est un bonhomme de neige
Avec une pipe en bois,
Un grand bonhomme de neige
Poursuivi par le froid.
Il arrive au village.
Voyant de la lumi�re
Le voil� rassur�.
Dans une petite maison
Il entre sans frapper,
Et pour se r�chauffer,
S�assoit sur le po�le rouge,
Et d�un coup dispara�t
Ne laissant que sa pipe
Au milieu d�une flaque d�eau,
Ne laissant que sa pipe
Et puis son vieux chapeau.
Marceline Desbordes-Valmore - L'Amour
Publié le : 21/12/2024
Vous demandez si l'amour rend heureuse ;
Il le promet, croyez-le, f�t-ce un jour.
Ah ! pour un jour d'existence amoureuse,
Qui ne mourrait ? la vie est dans l'amour.
Quand je vivais tendre et craintive amante,
Avec ses feux je peignais ses douleurs :
Sur son portrait j'ai vers� tant de pleurs,
Que cette image en para�t moins charmante.
Si le sourire, �clair inattendu,
Brille parfois au milieu de mes larmes,
C'�tait l'amour ; c'�tait lui, mais sans armes ;
C'�tait le ciel... qu'avec lui j'ai perdu.
Sans lui, le c�ur est un foyer sans flamme ;
Il br�le tout, ce doux empoisonneur.
J'ai dit bien vrai comme il d�chire une �me :
Demandez-donc s'il donne le bonheur !
Vous le saurez : oui, quoi qu'il en puisse �tre,
De gr�, de force, amour sera le ma�tre ;
Et, dans sa fi�vre alors lente � gu�rir,
vous souffrirez, ou vous ferez souffrir.
D�s qu'on l'a vu, son absence est affreuse ;
D�s qu'il revient, on tremble nuit et jour ;
Souvent enfin la mort est dans l'amour ;
Et cependant... oui, l'amour rend heureuse !
Fran�ois Copp�e - L'�toile des Bergers
Publié le : 15/12/2024
Quand dans la froide nuit, au ciel
Dont les champs infinis s�azurent,
Passa l��toile de No�l,
De pauvres bergers l�aper�urent.
Laissant l� ch�vres et moutons,
Prenant crosses et sacs de toile,
Ils dirent aussit�t: Partons!
Et suivirent l�errante �toile.
Les autres, amis du repos,
Les prudents et les �conomes,
Rirent, en gardant leurs troupeaux,
De la d�mence de ces hommes.
Quand ils revinrent, �tonn�s,
Contant, comme un fait v�ritable
Que l�astre les avait men�s
Voir un enfant dans une �table,
Des voleurs avaient, � ces fous,
Pendant leur absence funeste,
Pris bien des brebis, et les loups
D�voraient d�j� tout le reste ;
Et l�on se moqua beaucoup d�eux :
� Garder son bien, voil� l�utile!
Pourquoi donc courir, hasardeux,
Apr�s une �toile qui file?�
Mais souffrir et n�avoir plus rien
Contentait ces humbles ap�tres;
Le peu qui leur restait de bien,
Ce fut pour le donner aux autres.
Fid�les au divin signal
Qu�ils avaient suivi sans rien dire,
Ils rendaient le bien pour le mal
Et pour outrage un sourire.
La nuit, pr�s du fleuve, en secret,
Ils chantaient en ch�ur, sous les saules,
Et quand un agneau s��garait,
Ils le portaient sur leurs �paules;
Bons, ils pardonnaient au m�chant
Et par un merveilleux myst�re,
Ils absolvaient, en les touchant,
Tous les p�cheurs de cette terre.
Et les autres bergers, pleins d�or,
Dont l�avarice m�prisable
Creusait, pour y mettre un tr�sor,
Des trous dans la chaleur du sable,
Avaient des haines d�envieux
Pour ces pauvres de sainte mine
Qui gardaient au fond de leurs yeux
Un peu de l��toile divine
Rutebeuf - Que sont mes amis devenus
Publié le : 13/12/2024
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si pr�s tenus
Et tant aim�s
Ils ont �t� trop clairsem�s
Je crois le vent les a �t�s
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre d�feuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille � terre
Avec pauvret� qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis � honte
En quelle mani�re
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si pr�s tenus
Et tant aim�s
Ils ont �t� trop clairsem�s
Je crois le vent les a �t�s
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'�tait � venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre m�moire
M'a Dieu donn�, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'�vente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
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Rutebeuf (1230-1285)
Adaptation en Fran�ais moderne
de la Griesche d'Hiver.
Arthur Rimbaud - Le dormeur du val - 1870
Publié le : 08/12/2024
C�est un trou de verdure o� chante une rivi�re
Accrochant follement aux herbes des haillons
D�argent ; o� le soleil, de la montagne fi�re,
Luit : c�est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, t�te nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est �tendu dans l�herbe, sous la nue,
P�le dans son lit vert o� la lumi�re pleut.
Les pieds dans les gla�euls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au c�t� droit.
Antonin Artaud - L'amour
Publié le : 02/12/2024
Et l�amour ? Il faut nous laver
De cette crasse h�r�ditaire
O� notre vermine stellaire
Continue � se pr�lasser
L�orgue, l�orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la m�lodie creuse
De ce r�ve d�concertant
D�Elle, de nous, ou de cette �me
Que nous ass�mes au banquet
Dites-nous quel est le tromp�
O inspirateur des inf�mes
Celle qui couche dans mon lit
Et partage l�air de ma chambre
Peut jouer aux d�s sur la table
Le ciel m�me de mon esprit
Paul Verlaine - Il pleure dans mon coeur
Publié le : 28/11/2024
Il pleure dans mon c�ur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui p�n�tre mon c�ur ?
� bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un c�ur qui s�ennuie,
� le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce c�ur qui s��c�ure.
Quoi ! nulle trahison ?�
Ce deuil est sans raison.
C�est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon c�ur a tant de peine !
Charles Baudelaire - Chant d'Automne
Publié le : 22/11/2024
Bient�t nous plongerons dans les froides t�n�bres ;
Adieu, vive clart� de nos �t�s trop courts !
J�entends d�j� tomber avec des chocs fun�bres
Le bois retentissant sur le pav� des cours.
Tout l�hiver va rentrer dans mon �tre : col�re,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forc�,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu�un bloc rouge et glac�.
J��coute en fr�missant chaque b�che qui tombe ;
L��chafaud qu�on b�tit n�a pas d��cho plus sourd.
Mon esprit est pareil � la tour qui succombe
Sous les coups du b�lier infatigable et lourd.
Il me semble, berc� par ce choc monotone,
Qu�on cloue en grande h�te un cercueil quelque part.
Pour qui ? � C��tait hier l��t� ; voici l�automne !
Ce bruit myst�rieux sonne comme un d�part.
Louis Aragon - La rose et le r�s�da - 1944
Publié le : 17/11/2024
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonni�re des soldats
Lequel montait � l'�chelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clart� sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y d�rob�t
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux �taient fid�les
Des l�vres du c�ur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les bl�s sont sous la gr�le
Fou qui fait le d�licat
Fou qui songe � ses querelles
Au c�ur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre g�le
Lequel pr�f�re les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie � tr�pas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
R�p�tant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
M�me couleur m�me �clat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se m�le
� la terre qu'il aima
Pour qu'� la saison nouvelle
M�risse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites fl�te ou violoncelle
Le double amour qui br�la
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le r�s�da.
Louis Aragon
Victor Hugo - Ecrit apr�s la visite d'un bagne
Publié le : 11/11/2024
Chaque enfant qu�on enseigne est un homme qu�on gagne.
Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais all�s � l��cole une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d�une croix.
C�est dans cette ombre-l� qu�ils ont trouv� le crime.
L�ignorance est la nuit qui commence l�ab�me.
O� rampe la raison, l�honn�tet� p�rit.
Dieu, le premier auteur de tout ce qu�on �crit,
A mis, sur cette terre o� les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.
Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
Planer l�-haut o� l��me en libert� se meut.
L��cole est sanctuaire autant que la chapelle.
L�alphabet que l�enfant avec son doigt �pelle
Contient sous chaque lettre une vertu ; le c�ur
S��claire doucement � cette humble lueur.
Donc au petit enfant donnez le petit livre.
Marchez, la lampe en main, pour qu�il puisse vous suivre.
La nuit produit l�erreur et l�erreur l�attentat.
Faute d�enseignement, on jette dans l��tat
Des hommes animaux, t�tes inachev�es,
Tristes instincts qui vont les prunelles crev�es,
Aveugles effrayants, au regard s�pulcral,
Qui marchent � t�tons dans le monde moral.
Allumons les esprits, c�est notre loi premi�re,
Et du suif le plus vil faisons une lumi�re.
L�intelligence veut �tre ouverte ici-bas ;
Le germe a droit d��clore ; et qui ne pense pas
Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre.
Songeons-y bien, l��cole en or change le cuivre,
Tandis que l�ignorance en plomb transforme l�or.
Je dis que ces voleurs poss�daient un tr�sor,
Leur pens�e immortelle, auguste et n�cessaire ;
Je dis qu�ils ont le droit, du fond de leur mis�re,
De se tourner vers vous, � qui le jour sourit,
Et de vous demander compte de leur esprit ;
Je dis qu�ils �taient l�homme et qu�on en fit la brute ;
Je dis que je nous bl�me et que je plains leur chute ;
Je dis que ce sont eux qui sont les d�pouill�s ;
Je dis que les forfaits dont ils se sont souill�s
Ont pour point de d�part ce qui n�est pas leur faute ;
Pouvaient-ils s��clairer du flambeau qu�on leur �te ?
Ils sont les malheureux et non les ennemis.
Le premier crime fut sur eux-m�mes commis ;
On a de la pens�e �teint en eux la flamme ;
Et la soci�t� leur a vol� leur �me.