Victor Hugo - La Conscience

Publié le : 27/04/2025

Lorsque avec ses enfants v�tus de peaux de b�tes, Echevel�, livide au milieu des temp�tes, Ca�n se fut enfui de devant J�hovah, Comme le soir tombait, l�homme sombre arriva Au bas d�une montagne en une grande plaine ; Sa femme fatigu�e et ses fils hors d�haleine Lui dirent : � Couchons-nous sur la terre, et dormons. � Ca�n, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant lev� la t�te, au fond des cieux fun�bres, Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les t�n�bres, Et qui le regardait dans l�ombre fixement. � Je suis trop pr�s �, dit-il avec un tremblement. Il r�veilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit � fuir sinistre dans l�espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, p�le et fr�missant aux bruits, Furtif, sans regarder derri�re lui, sans tr�ve, Sans repos, sans sommeil; il atteignit la gr�ve Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. � Arr�tons-nous, dit-il, car cet asile est s�r. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. � Et, comme il s�asseyait, il vit dans les cieux mornes L�oeil � la m�me place au fond de l�horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. � Cachez-moi ! � cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l�a�eul farouche. Ca�n dit � Jabel, p�re de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le d�sert profond : � Etends de ce c�t� la toile de la tente. � Et l�on d�veloppa la muraille flottante ; Et, quand on l�eut fix�e avec des poids de plomb : � Vous ne voyez plus rien ? � dit Tsilla, l�enfant blond, La fille de ses Fils, douce comme l�aurore ; Et Ca�n r�pondit : � je vois cet oeil encore ! � Jubal, p�re de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : � je saurai bien construire une barri�re. � Il fit un mur de bronze et mit Ca�n derri�re. Et Ca�n dit � Cet oeil me regarde toujours ! � H�noch dit : � Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d�elle. B�tissons une ville avec sa citadelle, B�tissons une ville, et nous la fermerons. � Alors Tubalca�n, p�re des forgerons, Construisit une ville �norme et surhumaine. Pendant qu�il travaillait, ses fr�res, dans la plaine, Chassaient les fils d�Enos et les enfants de Seth ; Et l�on crevait les yeux � quiconque passait ; Et, le soir, on lan�ait des fl�ches aux �toiles. Le granit rempla�a la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des noeuds de fer, Et la ville semblait une ville d�enfer ; L�ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; Ils donn�rent aux murs l��paisseur des montagnes ; Sur la porte on grava : � D�fense � Dieu d�entrer. � Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l�a�eul au centre en une tour de pierre ; Et lui restait lugubre et hagard. � � mon p�re ! L�oeil a-t-il disparu ? � dit en tremblant Tsilla. Et Ca�n r�pondit : � Non, il est toujours l�. � Alors il dit: � je veux habiter sous la terre Comme dans son s�pulcre un homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. � On fit donc une fosse, et Ca�n dit � C�est bien ! � Puis il descendit seul sous cette vo�te sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l�ombre Et qu�on eut sur son front ferm� le souterrain, L�oeil �tait dans la tombe et regardait Ca�n.

Paul Fort - Le bonheur est dans le pr�

Publié le : 16/04/2025

Le bonheur est dans le pr�. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pr�. Cours-y vite. Il va filer. Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite. Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer. Dans l�ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite. Dans l�ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer. Sur les cornes du b�lier, cours-y vite, cours-y vite. Sur les cornes du b�lier, cours-y vite. Il va filer. Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite. Sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer. De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite. De pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer. Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite. Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a fil�!

Sully Prudhomme - Ici-bas

Publié le : 10/04/2025

Ici-bas tous les lilas meurent, Tous les chants des oiseaux sont courts ; Je r�ve aux �t�s qui demeurent Toujours... Ici-bas les l�vres effleurent Sans rien laisser de leur velours ; Je r�ve aux baisers qui demeurent Toujours... Ici-bas tous les hommes pleurent Leurs amiti�s ou leurs amours ; Je r�ve aux couples qui demeurent Toujours...

Arthur Rimbaud - Une saison en Enfer

Publié le : 06/04/2025

Jadis, si je me souviens bien, ma vie �tait un festin o� s'ouvraient tous les c�urs, o� tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beaut� sur mes genoux. - Et je l'ai trouv�e am�re. - Et je l'ai injuri�e. Je me suis arm� contre la justice. Je me suis enfui. O sorci�res, � mis�re, � haine, c'est � vous que mon tr�sor a �t� confi� ! Je parvins � faire s'�vanouir dans mon esprit toute l'esp�rance humaine. Sur toute joie pour l'�trangler j'ai fait le bond sourd de la b�te f�roce. J'ai appel� les bourreaux pour, en p�rissant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appel� les fl�aux, pour m'�touffer avec le sable, avec le sang. Le malheur a �t� mon dieu. Je me suis allong� dans la boue. Je me suis s�ch� � l'air du crime. Et j'ai jou� de bons tours � la folie. Et le printemps m'a apport� l'affreux rire de l'idiot. Or, tout derni�rement, m'�tant trouv� sur le point de faire le dernier couac ! j'ai song� � rechercher la clef du festin ancien, o� je reprendrais peut-�tre app�tit. La charit� est cette clef. - Cette inspiration prouve que j'ai r�v� ! "Tu resteras hy�ne, etc..." se r�crie le d�mon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes app�tits, et ton �go�sme et tous les p�ch�s capitaux." Ah ! j'en ai trop pris : - Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irrit�e ! et en attendant les quelques petites l�chet�s en retard, vous qui aimez dans l'�crivain l'absence des facult�s descriptives ou instructives, je vous d�tache des quelques hideux feuillets de mon carnet de damn�.

Ondine Valmore - L'adieu � l'enfance

Publié le : 02/04/2025

Adieu mes jours enfants, paradis �ph�m�re ! Fleur que br�le d�j� le regard du soleil, Source dormeuse o� rit une douce chim�re, Adieu ! L�aurore fuit. C�est l�instant du r�veil ! J�ai cherch� vainement � retenir tes ailes Sur mon coeur qui battait, disant : "Voici le jour ! " J�ai cherch� vainement parmi mes jeux fid�les A prolonger mon sort dans ton calme s�jour ; L�heure est sonn�e, adieu mon printemps, fleur sauvage ; Demain tant de bonheur sera le souvenir. Adieu ! Voici l��t� ; je redoute l�orage ; Midi porte l��clair, et midi va venir.

Sully Prudhomme - Le Vase Bris�

Publié le : 28/03/2025

Le vase o� meurt cette verveine D�un coup d��ventail fut f�l� ; Le coup dut l�effleurer � peine : Aucun bruit ne l�a r�v�l�. Mais la l�g�re meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D�une marche invisible et s�re En a fait lentement le tour. Son eau fra�che a fui goutte � goutte, Le suc des fleurs s�est �puis� ; Personne encore ne s�en doute ; N�y touchez pas, il est bris�. Souvent aussi la main qu�on aime, Effleurant le coeur, le meurtrit ; Puis le coeur se fend de lui-m�me, La fleur de son amour p�rit ; Toujours intact aux yeux du monde, Il sent cro�tre et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde ; Il est bris�, n�y touchez pas.

Victor Hugo - Melancholia

Publié le : 23/03/2025

O� vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? Ces doux �tres pensifs que la fi�vre maigrit ? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ? Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules Ils vont, de l'aube au soir, faire �ternellement Dans la m�me prison le m�me mouvement. Accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui m�che on ne sait quoi dans l'ombre, Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on ne s'arr�te et jamais on ne joue. Aussi quelle p�leur ! la cendre est sur leur joue. Il fait � peine jour, ils sont d�j� bien las. Ils ne comprennent rien � leur destin, h�las ! Ils semblent dire � Dieu : - Petits comme nous sommes, Notre p�re, voyez ce que nous font les hommes ! � servitude inf�me impos�e � l'enfant ! Rachitisme ! travail dont le souffle �touffant D�fait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, �uvre insens�e, La beaut� sur les fronts, dans les c�urs la pens�e, Et qui ferait - c'est l� son fruit le plus certain ! - D'Apollon un bossu, de Voltaire un cr�tin ! Travail mauvais qui prend l'�ge tendre en sa serre, Qui produit la richesse en cr�ant la mis�re, Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil ! Progr�s dont on demande : O� va-t-il ? que veut-il ? Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme, Une �me � la machine et la retire � l'homme ! Que ce travail, ha� des m�res, soit maudit ! Maudit comme le vice o� l'on s'ab�tardit, Maudit comme l'opprobre et comme le blasph�me ! � Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail m�me, Au nom du vrai travail, sain, f�cond, g�n�reux, Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

Marceline Desbordes Valmore - Un moment

Publié le : 15/03/2025

Un moment suffira pour payer une ann�e ; Le regret plus longtemps ne peut nourrir mon sort. Quoi ! L'amour n'a-t-il pas une heure fortun�e Pour celle dont, peut-�tre, il avance la mort ? Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, Avec lui, loin du monde ! Apr�s ce long tourment, Laisse encor se m�ler nos regards et nos larmes ; Et si c'est trop d'une heure... un moment ! Un moment ! Vois-tu ces fleurs, amour ? C'est lui qui les envoie, Br�lantes de son souffle, humides de ses pleurs ; S�che-les sur mon sein par un rayon de joie, Et que je vive assez pour lui rendre ses fleurs ! Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, Avec lui, loin du monde ! Apr�s ce long tourment, Laisse encor se m�ler nos regards et nos larmes ; Et si c'est trop d'une heure... un moment ! Un moment !

Isidore Ducasse - Les chants du Maldoror, Comte de l'Autr�amont

Publié le : 09/03/2025

Je suis fils de l�homme et de la femme, d�apr�s ce qu�on m�a dit. �a m��tonne� je croyais �tre davantage ! Au reste, que m�importe d�o� je viens ? Moi, si cela avait pu d�pendre de ma volont�, j�aurais voulu �tre plut�t le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des temp�tes, et du tigre, � la cruaut� reconnue : je ne serais pas si m�chant. Vous, qui me regardez, �loignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonn�. Nul n�a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux ar�tes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j�avais sur ma t�te des cheveux d�une autre couleur. Et, quand je r�de autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagell�s par le vent des temp�tes, isol� comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face fl�trie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l�int�rieur des chemin�es� (�) Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que je respire ! (�) Cela me trouble le sang et le cerveau�

Alfred de Vigny - La mort du loup

Publié le : 06/03/2025

I Les nuages couraient sur la lune enflamm�e Comme sur l'incendie on voit fuir la fum�e, Et les bois �taient noirs jusques � l'horizon. Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon, Dans la bruy�re �paisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils � ceux des Landes, Nous avons aper�u les grands ongles marqu�s Par les loups voyageurs que nous avions traqu�s. Nous avons �cout�, retenant notre haleine Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement La girouette en deuil criait au firmament ; Car le vent �lev� bien au dessus des terres, N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les ch�nes d'en-bas, contre les rocs pench�s, Sur leurs coudes semblaient endormis et couch�s. Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la t�te, Le plus vieux des chasseurs qui s'�taient mis en qu�te A regard� le sable en s'y couchant ; Bient�t, Lui que jamais ici on ne vit en d�faut, A d�clar� tout bas que ces marques r�centes Annon�aient la d�marche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors pr�par� nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas � pas en �cartant les branches. Trois s'arr�tent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient, J'aper�ois tout � coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au del� quatre formes l�g�res Qui dansaient sous la lune au milieu des bruy�res, Comme font chaque jour, � grand bruit sous nos yeux, Quand le ma�tre revient, les l�vriers joyeux. Leur forme �tait semblable et semblable la danse ; Mais les enfants du loup se jouaient en silence, Sachant bien qu'� deux pas, ne dormant qu'� demi, Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi. Le p�re �tait debout, et plus loin, contre un arbre, Sa louve reposait comme celle de marbre Qu'adoraient les romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux R�mus et Romulus. Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dress�es Par leurs ongles crochus dans le sable enfonc�es. Il s'est jug� perdu, puisqu'il �tait surpris, Sa retraite coup�e et tous ses chemins pris ; Alors il a saisi, dans sa gueule br�lante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante Et n'a pas desserr� ses m�choires de fer, Malgr� nos coups de feu qui traversaient sa chair Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu'au dernier moment o� le chien �trangl�, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roul�. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'� la garde, Le clouaient au gazon tout baign� dans son sang ; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en l�chant le sang r�pandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a p�ri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. II J'ai repos� mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant � penser, et n'ai pu me r�soudre A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois, Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois, Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve Ne l'e�t pas laiss� seul subir la grande �preuve ; Mais son devoir �tait de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre � bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher. H�las ! ai-je pens�, malgr� ce grand nom d'Hommes, Que j'ai honte de nous, d�biles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux ! A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. - Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est all� jusqu'au coeur ! Il disait : " Si tu peux, fais que ton �me arrive, A force de rester studieuse et pensive, Jusqu'� ce haut degr� de sto�que fiert� O�, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord mont�. G�mir, pleurer, prier est �galement l�che. Fais �nergiquement ta longue et lourde t�che Dans la voie o� le Sort a voulu t'appeler, Puis apr�s, comme moi, souffre et meurs sans parler.
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